Le cas de la dubstep

La dubstep (oui, je dis “la dubstep”, pour raccourcir “la musique dubstep”, il faudrait dire “le dubstep”, mais tu vas faire quoi, hein) est un genre de musique électronique né en Angleterre à la fin des années 90, avec des influences telles que la drum ‘n’ bass, la dub, ou le 2-step. Certains éléments sont récurrents, mais pas indispensables, tels qu’un tempo de l’ordre de 140, une caisse claire sur le troisième temps de la mesure (rythmique dédoublée), une basse très présente, la présence de build-ups et de drops. La dubstep fait l’objet d’une grande controverse dans les milieux spécialisés : en effet, on peut distinguer deux grands sous-genres avec des caractéristiques musicales extrêmement différentes.

En gros, je vais dire que y a la dubstep underground, ou “souterraine”, et la dubstep mainstream, ou “grand public”. En gros. Cette scission est déjà réductrice (pas taper), mais tout le monde s’y retrouvera.

Vous trouverez sur les internets bon nombre d’historiques, à commencer par Wikipédia, qui retracent les origines de la dubstep. Ma culture dans le domaine ne me permet pas de replacer des morceaux emblématiques dans le temps, et il y a certainement des recoupements entre la dubstep underground et la dubstep mainstream. Cela dit, je peux tenter d’exposer ici les différences notables entre ces deux sous-genres.

La dubstep underground

La naissance de la dubstep underground est située en Angleterre. Ici, on aura une influence très importante de la dub. La basse ne tient pas toujours un rôle prépondérant, le rythme n’est pas marqué à outrance. L’atmosphère générale est plutôt sombre. L’idée que je me fais de ce sous-genre est bien représenté par le premier album de Skream, intitulé Skream! (2006) (ça s’appelle un album éponyme !). Autre grand nom de cette mouvance, Burial, avec son album Untrue (2007). On n’est pas exactement au début de la dubstep d’un point de vue chronologique, mais l’esprit reste assez cohérent avec les origines du genre.

Influence nette de la dub, basse sombre, sampling de flûte, tempo de 140 à la noire avec caisse claire sur le troisième temps.

La dubstep underground ne se présente pas comme une musique de danse : c’est là l’une des principales différences avec la dubstep mainstream. En ce sens, elle se rapproche d’autres genres comme l’Intelligent Dance Music (IDM), le downtempo, qui sont des genres parfois regroupés sous le terme electronica.

Morceau beaucoup plus rapide, influence nette de la drum ‘n’ bass, ambiance sombre, atmosphère planante.

La dubstep mainstream

Alors là, c’est très différent. Les producteurs de dubstep mainstream utilisent des procédés de synthèse très évolués, à base de modulation de fréquence (FM), pour créer des sons agressifs, centrés sur les mediums-graves, riches en harmoniques, aux sonorités presque vocales (ce sont les wub wub, wobble wobble et autres yayaya). Les percussions sont également assez violentes, avec des kicks très profonds et des caisses claires puissantes et réverbérées. A noter également l’utilisation massive de compresseurs en side-chain. Difficile d’aborder la dubstep mainstream sans penser à Skrillex, et son single Scary Monsters And Nice Sprites (2010), qui a largement participé à la popularité de ce genre. Egalement, parmi mes artistes préférés, le groupe Knife Party, composé du bassiste et du claviériste/chanteur de Pendulum, a produit d’excellentes pistes dubstep mainstream, comme Centipede, dans l’album Rage Valley (2012).

Influence beaucoup plus électro, interventions de sons agressifs qui ponctuent le morceau, présence d’une mélodie, et surtout des bons gros drops des familles.

La dubstep mainstream est associée par beaucoup à la mouvance Electronic Dance Music (EDM), qui sévit actuellement aux Etats-Unis. Ce terme en fera frémir beaucoup, considéré comme un terme “fourre-tout” regroupant de nombreux genres sans liens les uns avec les autres, à des fins largement commerciales, d’autant que cette mouvance jouit d’une immense popularité outre-atlantique. De mon point de vue, la dubstep mainstream, par son agressivité et ses sonorités explosives, se rapproche du metal ; c’est d’ailleurs tout naturellement que nombre de remixs et covers metal-dubstep pullulent sur le net.

Cover d’un morceau dubstep de Knife Party à la guitare éléctrique et grosse disto !

Alors, pourquoi ?

Et ben voui, pourquoi la dubstep fait-elle autant parler d’elle ? Pourquoi ce fossé, que dis-je, ces barbelés et miradors, entre la dubstep mainstream et la dubstep underground ? Parce que oui, tous les amateurs, au sens large, de musique électronique que je connais ont leur opinion très tranchée sur le sujet. A défaut de proposer une réponse franche, voici quelques éléments qui peuvent répondre à cette question.

Historiquement, la dubstep mainstream s’est construite par-dessus les bases jetées par la dubstep underground. Comme je l’ai dit plus haut, Skrillex a largement engrangé la dubstep mainstream en 2010, soit plus de dix ans après les débuts de la dubstep underground. D’aucuns affirment ainsi que “Skrillex a détourné la dubstep”. Bien entendu, ça serait vrai si la dubstep de Skrillex avait empêché définitivement toutes formes de productions underground postérieures à 2010, ce qui n’est pas le cas puisque les deux sous-genres coexistent bel et bien ; cependant, un certain sentiment de trahison, d’usurpation, est présent chez les adeptes du son originel, pour ces raisons.

En outre, la popularité de la dubstep mainstream, et de l’EDM en général, est immense, notamment aux Etats-Unis. L’Europe y reste assez hermétique, forte d’une longue tradition de productions électroniques peut-être plus recherchées, avec notamment la house italienne, la drum ‘n’ bass anglaise, la French Touch, etc. Cela dit, cette popularité dépasse largement celle que la dubstep underground a pu rencontrer durant ses quelques années d’existence, contribuant ainsi à entretenir une certaine rancœur.

Bien entendu, il va sans dire que les structures des morceaux, les sonorités employées, les messages transmis, sont très différents entre les deux sous-genres, parfois même aux antipodes. Seuls les quelques caractéristiques citées au premier paragraphe peuvent se retrouver dans les deux mouvances – et encore. Ainsi, d’un point de vue musical, le couple dubstep mainstream/underground présente bien des similitudes avec le binôme jungle/drum ‘n’ bass.

Vous avez ici un bref aperçu de la fracture dubstepienne, qui fait rage en ce moment. Il m’est délicat de rester 1) le plus objectif possible et 2) le plus concis possible, et j’espère que vous me pardonnerez l’écriture parfois suisse et les affirmations à l’emporte-pièce. D’une manière générale, considérez qu’il y a du bon et du moins bon partout, et qu’il faut faire le tri : l’un des genres ne prédomine pas sur l’autre, en termes de qualité musicale. Si vous vous sentez outré, faites-m’en donc part dans les commentaires, et on en parlera autour d’un bonne choucroute.

Peace,

Le Paug.

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MIDI à sa porte

Si vous vous intéressez un tant soit peu à la musique, électronique ou non, vous avez sans doute été confronté, à un moment ou un autre, à cet acronyme : le MIDI. Pour les musiciens, le MIDI n’est ni un repas, ni une région du sud : c’est un état d’esprit.

Penser la musique en termes de MIDI peut parfois changer radicalement notre conception de la musique, c’est pourquoi il est important de bien comprendre cet univers. Dans cet article, un peu de technique, que je simplifie un peu puisque ça n’est pas le cœur du sujet.

Fonctionnement

MIDI est un acronyme signifiant Musical Instrument Digital Interface, et conçu en 1982 – c’est pas tout jeune. Il s’agit, en termes techniques, d’un protocole d’échange de données de contrôle, conçu spécialement pour la musique, permettant à deux périphériques d’échanger des données. Ce protocole, c’est-à-dire cette convention établie dans le milieu de la musique, permet à deux instruments de se comprendre rapidement et parfaitement en échangeant le moins de données possibles. En gros, tout le monde s’est mis d’accord pour dire que, quand on envoie un message MIDI, ça ressemble à ça :

10010001 00011000 00100000

Et tout le monde sait ce que ça veut dire. Ça nous avance bien, hein ? Bon.

Avant tout, le MIDI est un protocole numérique, c’est-à-dire que les messages sont constitués de 1 et de 0 envoyés les uns après les autres, en série. Traditionnellement, on les regroupe par paquets de 8. Vous l’aurez compris, la suite de l’article fera référence au code binaire. Un petit coup d’œil sur ce lien vous aidera à comprendre un peu mieux la suite de l’article :

http://eskimon.fr/89-arduino-102-quelques-bases-elementaires#559277

Dans un message MIDI, la structure est normée, donc toujours la même. Les 4 premiers chiffres indiquent le type de message envoyé : il peut s’agir de jouer une note donnée (note on, 1001), arrêter de jouer une note (note off, 1000), commande de contrôle (CC, 1011) ou commande de programme (PC, 1100), et quelques autres déclinaisons ésotériques. Un message MIDI débute systématiquement par un 1, indiquant le début du message. Dans l’exemple plus haut, il s’agit un message de type Note On (1001).

Les quatre suivants indiquent le numéro du périphérique à qui le message s’adresse, entre 1 et 16 : l’idée est qu’un même message peut être envoyé à 16 périphériques, mais seul l’appareil concerné réagira. Dans l’exemple, le message est adressé au canal 1 (0001).

Le chiffre suivant est nécessairement un 0 ; les 7 chiffres suivants indiquent la hauteur de la note, avec 128 notes possibles (pour un CC ou un PC, il s’agit simplement d’un numéro de paramètre ou de programme). Dans l’exemple, 00011000 correspond au nombre 24, soit un Do1 en convention MIDI.

La convention MIDI pour les notes est résumée dans ce tableau :

tables of note names, frequencies, midi numbers and piano keys(source : http://newt.phys.unsw.edu.au/jw/notes.html)

Enfin, on retrouve un 0, puis les 7 derniers indiquent la vélocité, c’est-à-dire la vitesse à laquelle la note est attaquée, avec 128 nuances possibles (pour un CC, c’est juste la valeur du paramètre). Les PC et CC sont systématiquement interprétés par le receveur comme des modifications de certains paramètres du son (filtres, effets, etc. sans aucune limitation !). Dans l’exemple, la vélocité (00100000) vaut 32.

Une liste exhaustive des messages est disponible sur le site officiel du MIDI, à l’adresse suivante (en anglais) :

http://www.midi.org/techspecs/midimessages.php

Tout ceci peut sembler abstrait, mais dans la pratique, c’est beaucoup plus simple ! Aucun musicien ne pense avec des 1 et des 0, bien sûr.

Lorsque j’utilise un clavier maître relié à mon ordinateur, et que j’appuie sur une touche (mettons un ré), l’ordinateur joue un son. Ce son est un ré, avec une intensité dépendant de la vitesse avec laquelle j’ai enfoncé la touche. Idem lorsque je relâche la touche. Et voilà, c’est le MIDI ! Les messages échangés entre le clavier maître et l’ordinateur suivent la structure décrite plus haut, mais tout cela est absolument transparent pour l’utilisateur. Pour autant, connaître le contenu des messages ouvre de nombreuses possibilités, comme nous le verrons plus loin.

VRAI ou FAUX n°1 : Le MIDI permet-il de transmettre du son ?

Et bien non, le MIDI ne transmet pas de son, mais seulement des informations sur les notes à jouer. On parle souvent de sons MIDI, comme étant des sons peu réalistes, de mauvaise qualité, etc. On fait en fait référence aux premiers expandeurs (les appareils qui émettent, à partir d’un signal MIDI, des sons avec les hauteurs et vélocités correspondantes), qui datent des années 80, aux possibilités très limitées, et qui ont contribué à ce lieu commun.

VRAI ou FAUX n°2 : Le MIDI est-il un format de connectique ?

Il vrai qu’à l’origine, les synthétiseurs des années 80 répondant à la norme MIDI disposaient de connecteurs standardisés de type DIN 5 broches. C’est toujours le cas aujourd’hui, mais on trouve également des périphériques USB, Ethernet, ou même en Wi-Fi ou Bluetooth : le point commun est que la structure des messages échangés reste la même, quelle que soit la connectique employée.

La connectique DIN 5 broches (crédits : looperman.com)

Applications

A l’origine, le MIDI permettait l’échange entre un clavier maître, émettant uniquement du MIDI, et un expandeur, qui transforme ces messages en sons. La norme MIDI avait alors permis l’utilisation de nombreux périphériques différents, par des constructeurs variés, et pouvant communiquer simplement et rapidement, avec une approche modulaire : à chaque musicien de se constituer son assemblage de claviers, d’expandeurs, de synthétiseurs, séquenceurs, etc. Parallèlement à cela, deux appareils peuvent synchroniser leurs tempos par MIDI – on parle alors de la synchronisation d’horloge ; l’un des deux appareils doit être le maître (master), qui indique une pulsation précise à l’esclave (slave), afin que les deux appareils soient en rythme à coup sûr.

De nos jours, la quasi-totalité des appareils destinés à la Musique Assistée par Ordinateur utilise le protocole MIDI. Qu’il s’agisse du Launchpad S de Novation, des claviers maîtres Roland, des surfaces de contrôle de Keith McMillen et j’en passe, tous ces appareils envoient à l’ordinateur des messages MIDI, et en reçoivent même parfois.

Le contrôleur OHM RGB de Livid Instruments. Oui oui, ça aussi, c’est du MIDI. (cérdits : Livid Instruments)

C’est ensuite à l’ordinateur d’interpréter ces messages. Et c’est là que ça devient drôle ! Parce que l’ordinateur est capable de toutes les folies. Jouer un sample de Mariah Carey quand on lui envoie un La4 ? Facile. Ouvrir un filtre passe-bas avec le message de commande 24 ? Ca roule. Ou même : changer la couleur d’un spot lumineux en fonction de la vélocité d’une note ? Easy. Tout est possible… Il s’agit juste de ne pas se perdre !

Prenons le cas du Launchpad S de Novation, comme dans cette vidéo. J’insiste sur le S, qui est la seconde version de ce contrôleur : la première version, présentée dans la vidéo et au fonctionnement similaire, utilisait un protocole non standard d’échange de données (ah, capitalisme, quand tu nous tiens). Ce contrôleur très en vogue, avec ses 64 +16 boutons rétro-éclairés de trois couleurs, semble complexe… Et pourtant, ça n’est que du MIDI de 1982 !
Chaque pad envoie un message MIDI de type Note On (1001) quand il est enfoncé, et Note Off (1000) quand il est relâché ; chaque pad a sa hauteur de note qui lui est propre. Les pads ne sont pas sensibles à la vélocité, les messages transmis sont donc “full velocity” (01111111). La rangée supérieure envoie des messages de type CC, avec un numéro de paramètre pour chaque bouton et une valeur de 127 (0111111).

Tout le traitement est en réalité géré par le logiciel (Ableton Live, pour ne pas le citer). C’est lui qui modifie l’éclairage des boutons, qui permet de lancer des samples, des boucles, des scènes, des sons de batterie, voire de modifier des paramètres (colonnes rouges…). La couleur des pads est adressée de manière simple : le Launchpad reçoit, en provenance du logiciel, des messages MIDI de type Note On et Off. La hauteur de la note indique le pad à éclairer, et la vélocité indique la couleur. Pas con, hein ?

La complexité du contrôleur, permettant des fonctionnalités très, mais alors très étendues, dépasse de loin le cadre du MIDI original. Ces fonctionnalités ne sont permises que par un travail étroit entre les concepteurs du contrôleur et les développeurs du logiciel : pendant très longtemps, le Launchpad ne pouvait être utilisé qu’en conjonction avec Ableton Live. On voit bien qu’on est loin d’un simple échange de notes à jouer, alors que le protocole est strictement identique depuis 1982…

Et après ?

Le protocole MIDI a soufflé ses 33 bougies cette année. Ne serait-il pas temps de penser à la suite ? Le successeur s’appelle OSC, pour Open Sound Control. Les messages sont alors structurés comme des valeurs numériques envoyées à des adresses URL (donc du texte). L’URL, ça n’est pas seulement une adresse Internet : c’est simplement une manière d’écrire des adresses en catégories et sous-catégories, avec des slash comme séparateurs. Ca peut donner quelque chose du type :

/synth/filter/frequency 2500      ou       /drums/snare 120

Tandis que, dans le MIDI, la structure est rigide, l’OSC permet à deux périphériques de se mettre d’accord sur la structure à suivre, ainsi que sur les plages de valeurs. L’ensemble est plus lisible pour l’humain, plus rapide, et plus flexible. L’OSC est destiné à des périphériques numériques puissants, pouvant décoder des URL : peu de chances de les voir apparaître dans des synthétiseurs hardware d’entrée de gamme avant bien longtemps. En revanche, les logiciels dédiés exploitent déjà largement ce protocole, sur ordinateur, iPad, Android, etc.

Le MIDI va-t-il pour autant être remplacé par l’OSC ? J’en doute. Parce que, si le MIDI est encore LE standard de communication numérique en musique, c’est par sa simplicité de mise en oeuvre et sa stabilité ; des qualités qu’on ne retrouve pas toujours dans l’OSC.

Voilà qui termine cet article sur le MIDI et ses applications. Étant donné qu’on le retrouve absolument partout en musique, il me semblait crucial d’établir des bases sur le sujet, pour que tout le monde s’y retrouve. N’hésitez pas à laisser vos remarques, questions et autres en commentaire !

Le Paugator.