ABABC(A)B

La structure d’une composition

Une fois que l’on a une idée plus ou moins précise des  principaux éléments de sa composition, se pose assez vite la question de la structure générale. Quasiment dès les premiers instants de sa genèse, j’ai besoin de superposer la vision de près (les premières  idées qui me sont venues, à savoir un motif mélodique, une couleur d’accord…) et de loin (quelle structure générale ? Combien de parties ? Combien de mesures dans chaque partie?…). Avoir le projet d’une  forme générale dès les premiers instants me permet de savoir dans quel sens développer mes idées. Evidemment, cette forme évolue en même temps que la composition. Le sujet étant très vaste, l’objectif de cet article ne pourra être que modeste. Aujourd’hui, je ne parlerai que des compos type “chanson”, dont la forme générale se conçoit souvent assez  facilement. On réservera les morceaux instrumentaux purs pour une prochaine fois.

 

Pour info, si des débutants lisent ces lignes, une “grille” ressemble à ceci :

Tirée de nuagedeswing.free.fr

Chaque case correspond à une mesure (généralement, 3 ou 4 temps, encore qu’on puisse s’amuser avec des mesures irrégulières, mais on verra ça un autre jour), et dans chacune on note l’accord qui sera joué pour accompagner le thème (thème=mélodie). Des questions ?

 

  1. La grille à un thème (AAAA..)

Le minimum syndical de la composition, c’est une mélodie et des accords qui tournent en boucle sur 4, 8 ou 16  mesures, sans évolution notable.  Quand on gratouille un peu à 15, 16 ans, nos premières compositions ressemblent souvent à ceci :

La difficulté de la structure AAAAAAAAAAAAARGH…. vient de sa simplicité même. Une fois qu’on a trouvé un joli thème, comment le répéter sans laisser une impression de pauvreté ou de boucle qui emprisonne ? S’il s’agit d’une chanson dite “à texte”, cette forme peut bien fonctionner, car l’auditeur se concentrera sur la qualité des paroles. Mais il faut que le texte assure vraiment. En la matière, la chanson française au 20ème siècle a produit de bien belles choses :

Léo Ferré, “Avec le temps”

En ce qui concerne la musique, dès qu’on doit répéter quelque chose indéfiniment, on peut adopter deux solutions contraires. La première consiste à ne jamais jouer le thème deux fois de la même manière, ce qui demande un effort d’arrangement. A mes yeux, “Sloop John B” des Beach Boys en est un exemple particulièrement convaincant. La grille est répétée une petite dizaine de fois (je n’ai pas compté), et pourtant on n’entend jamais la même chose. Ecoutez bien ceci je vous prie, chaque couplet apporte son lot d’inventions qu’il s’agisse des harmonies vocales ou de l’instrumentation.

C’est beau comme un conte de fée avec un château, un dragon et une princesse.

La solution inverse, en apparence plus simple mais plus casse gueule, consiste à ne rien changer, ou très peu, d’une répétition à l’autre. Les musiques tribales ont beaucoup usé de ce procédé qui peut faire entrer l’auditeur dans un état de transe, quand c’est réussi. Sinon, c’est vite saoulant… On retrouve cela  dans des musiques plus actuelles. Concernant la musique électronique, et les musiciens faisant usage de loop stations, je pense que Paug ne me contredira pas et aura même des suggestions à vous proposer. Moi, j’avais envie de vous présenter ceci, dans un sytle post-rock.

Mogwai, “Pano Rano” :

Solution plus rarement employée mais géniale, la grille modulante : cela consiste à intégrer dans la grille  une bizarrerie harmonique qui fait que, lorsque  le dernier accord conduira naturellement à répéter la mélodie, on sera dans une autre tonalité. C’est un petit tour de magie qui permet de bien faire monter la sauce. Une belle illustration, “Knights of Cydonia” de Muse  :

http://www.youtube.com/watch?v=GjXWtEqs8I4

On part de Em. La mélodie conduit au milieu de la première grille du thème sur un Cm, qui fait nous fait sortir de la tonalité et qui s’installe confortablement. Le même thème sera donc répété, mais dans cette nouvelle tonalité. De Em, on est donc passé à Cm. Vous suivez ?

La chanson de Barbara, L’aigle noir, repose toute entière sur ce  procédé, dont la délicatesse consiste à s’imposer naturellement, sans se faire remarquer.

C’est tout le temps la même chose, mais ce n’est jamais pareil. Dingue, non ?

  1. La forme couplet/refrain (ABAB)

Le fait d’imaginer un deuxième thème (qui pourra être le refrain) permet de sortir de la répétition. Le passage sur un refrain est aussi l’occasion de faire monter l’intensité de la chanson d’un cran ou deux si on a bon goût, voire de franchir le mur du son si on n’a peur de rien. Attention, ça tâche.

Lara Fabian, “Je t’aime” :

Assez souvent, le refrain correspond à une modulation, ou un passage par le quatrième degré. Par exemple, dans “La javanaise” le premier accord du couplet (Maj7) devient 7 dans le refrain et bifurque ensuite logiquement sur un degré IV.

Dans “Il est cinq heures Paris s’éveille” interprété par Jacques Dutronc, l’accord mineur sur le couplet  devient majeur sur le refrain.

Donc, par conséquent, en résumé, pour tout dire et en bref : si vous bloquez sur une compo, vous jouez votre premier thème et à la sortie, le pied sur l’accélérateur, vous balancez un quatrième degré. A tue tête et à sec. Voyez ce qui sort. Y a une chance sur deux pour que ça marche.

  1. La chanson à 3 thèmes (ABABC(A)B)

Malgré le changement d’intensité apporté par le refrain, celui-ci conserve généralement l’esthétique du couplet.  Si vous voulez ajoutez à votre compo  une grande fenêtre ouverte sur l’extérieur, ajoutez donc un troisième thème (Pont en français, Bridge en angliche. Encore que ce ne soit pas toujours un pont ; ça peut aussi être la longue conclusion d’un morceau par exemple, comme dans “Hey Jude”). Tout existe, tout se fait, mais la forme type est :

Couplet Refrain Couplet Refrain Pont Couplet et/ou Refrain. Autrement dit : ABABC(A)B

Ce troisième thème, qu’on n’entend qu’une fois est votre épice originale qui peut changer un bon plat familial en création gastronomique. Et je vous conseille de n’avoir peur de rien. Faites en sorte que le C soit l’exact contraire de tout ce que le morceau dit par ailleurs.  Si vous avez écrit une valse musette qui rappelle  “A Joinville le Pont” dans le A et le B, votre C doit être du metal gothique avec infrabasse, double pédale  et chauve souris décapitées. Sans déconner ? Sans déconner. Un chef d’oeuvre du genre est “English man in New York”, de Sting,  très beau morceau sans plus, si on s’arrête aux thèmes du couplet et du refrain.  C’est le pont qui en fait un chef d’oeuvre.

Ecoutez ce qui se passe autour de 2 min 10 si vous aviez omis ce détail  :

Alors, vous croyiez écouter du Bob Marley chantant après avoir fumé du thé ? Pan dans les dents : changement de tempo brutal, accompagnement dans le style bebop et solo de saxophone par Branford Marsalis. Vlan. Et ça c’est quoi, du poulet ? Euh, du reggae ?

Et quand vous n’êtes pas inspiré par un tel coup de génie, le bon vieux solo instrumental sur la grille du couplet ou du refrain, avant le couplet final n’est pas mal non plus. Plus simple dans la structure, mais très efficace si on a invité Clapton pour l’occasion, comme les Beatles sur “While my guitar gently weeps”

Et pour finir, je lance un petit concours de chanson à UN thème. Pas d’intro, pas de  Coda, pas de refrain. Un thème répété (chanson on instrumental), et c’est tout, mais avec toutes les variations possibles en terme de paroles et d’arrangement. Envoyez nous vos propositions (mp3, lien sur Youtube). Si à la rédaction on n’a pas envie de vous faire avaler votre ampli  après le deuxième couplet, vous serez mis en tête de gondole dans nos rayons !

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Rêvasse donc au lieu de travailler !

D’où vient l’inspiration ?

Chacun, musicien ou non, a sans doute eu un jour l’idée d’un morceau original. Une musique vous tombe du ciel sans que vous ayez rien demandé. Elle est là, dans votre tête. Si vous n’en faites rien, elle finira dans votre cimetière à idées ; mais si vous savez écrire ou jouer de la musique, vous la travaillez un peu pour lui donner forme, vous l’éprouvez en vous aidant d’un piano ou d’une guitare et voilà. Le morceau est là, à vous. Pour cette compo-là, tout est venu de manière tellement claire et évidente, qu’il n’est pas même utile d’avoir beaucoup de connaissances. Ce que l’oreille entend et conçoit bien est forcément juste.  C’est quand on veut créer un deuxième morceau  que les ennuis commencent… Car il est rare que le miracle originel se reproduise, et si on attend que cela arrive, mieux vaut être très, très patient…  Or sans idée inspirée, tout le bagage technique ou théorique se retrouve sans oxygène. L’inspiration ne remplace pas le travail mais elle est au cœur de la composition, c’est elle qui lui donne une âme et sa personnalité. Dans cette rubrique COMPOSITION il sera beaucoup question de technique, d’analyse, d’harmonie… Mais je voulais aujourd’hui interroger la naissance de la création : d’où vient l’inspiration ? Partant du principe que rien ne ressemble plus à un homme qu’un autre homme, je vais faire de mon cas une généralité et présenter ma manière de chercher des idées. Si cela marche pour moi, ma foi… Il se trouve peut-être quelqu’un quelque part pour qui ce qui suit ne semblera pas trop bête. Qu’il m’en fasse part, j’en serai heureux.

  1. Oublie ton solfège et ton bon goût

Lorsque l’idée paraît, ce ne sont pas les quelques connaissances que j’ai en harmonie ou en solfège qui  me sont le plus utiles. Elles constitueraient même plutôt un poids encombrant. Oui, oui, le savoir sera utile quand il faudra donner forme à tout cela. Bien sûr… mais pas tout de suite. D’abord pour trouver une idée originale, vous êtes prié de descendre de quelques étages :  dans les zones naïves et brutes de votre cerveau. Soyez attentif à ce qui vous vient naturellement, en vous efforçant de ne pas vous laisser polluer  par vos prétentions artistiques.  L’idée première ne ressemble pas d’abord à ce que j’ai appris ou travaillé consciencieusement – même si l’oreille de musicien que j’ai laborieusement construite intervient immédiatement pour s’emparer et transformer la matière première. Pour ma part, je crois que la totalité des idées personnelles qui me viennent prennent racine dans ce qui a traversé mes oreilles entre 3 et 8 ans, avant que je sois capable de mettre un nom sur le moindre accord. L’idée de départ est donc bien souvent quelque chose de minuscule et souvent ridicule aux yeux du petit musicien que je suis devenu : trois notes, ou trois syllabes,  un motif rythmique, un son. Quand il m’arrive d’émettre des hypothèses sur l’origine d’une de mes idées, on est très loin de ce que j’ai appris au conservatoire. On retrouve beaucoup de comptines enfantines, ce qui passait sur l’électrophone de ma sœur et toutes les musiques débiles ou non qui passaient à la radio ou à la télé à la fin des années 1970. Les mélodies faciles et accrocheuses de Joe Dassin, le passage en mineur du générique de Chapi Chapo, les paroles simples et efficaces d’“Au clair de la lune”. Quant à mon goût pour le contrepoint il me vient sans doute plus  de  “Frère Jacques” que de Bach. Vous pouvez rire… Ces “influences“ ne sont pas forcément ce que j’aime, mais je me suis aperçu qu’elles se retrouvaient souvent au cœur de mes compositions. Que cela me plaise ou non. Quand la composition est travaillée cet élément peut rester intact, quelque part dans la création, ou être transformé. Parfois, on ne le retrouvera même plus de manière identifiable. Mais en ayant joué un rôle primordial aux premiers instants de la création, il constituera à  jamais son ombilic. Quelle que soit son évolution, il sera un peu comme une giclée de peinture brute, directement sortie du tube à qui le peintre choisit ensuite de donner forme, selon son goût, son intelligence et son savoir faire.

  1. Laisse la technologie de côté

Le bagage théorique est à l’idée neuve ce que la technologie est à sa mise en forme : utile dans un second temps, mais lourd et contre productif d’abord. A la maison, j’ai tout un tas de bidules qui servent à écrire la musique, la jouer ou l’enregistrer. Pourtant  j’attends le plus longtemps possible avant de m’en servir. J’ai souvenir, en mon jeune temps, d’avoir écrit intégralement une chanson dans le train, parole et musique, sans autre bloc note que ma mémoire. D’abord, je rêve (voir point suivant), puis quand je note une idée que j’ai peur d’oublier, j’utilise des outils très rudimentaires et peu encombrants. Les idées viennent souvent à des moments ou en des lieux insolites (au réveil, dans le salon pendant que je suis occupé à tout autre chose, en voiture en train de conduire…), il me faut pour les noter quelque chose d’immédiatement accessible, à portée de main n’importe où et n’importe quand. J’ai dans ma veste un petit dictaphone au son tout pourri (qu’il m’arrive de poser sur ma table de chevet) et dans une pochette qui me suit partout un petit cahier avec des portées, type cahier de solfège. Ce dénuement comporte deux avantages : d’abord il est accessible partout. Combien de fois il m’est arrivé d’avoir en tête un chef d’œuvre oublié dans la demi heure qui suivait pour ne pas avoir eu de quoi en noter la première idée ? Ensuite, comme la trace que je laisse d’abord livre l’idée dans son plus simple appareil –  et même pis ! – celle-ci peut continuer à cheminer librement dans mon esprit, sans qu’elle soit polluée par la technologie embarquée dans un appareil sophistiqué.

  1. Rêvasse au lieu de travailler !

On ne cherche pas une idée, c’est elle qui surgit. Selon son bon vouloir. Et c’est bien le problème. Pourtant j’ai recours à quelques astuces qui me servent d’appât.  Voici une liste un peu désordonnée, chacun y trouvera ce qu’il voudra. Là encore, je me dis que ce qui est vrai pour moi le sera peut-être pour quelqu’un d’autre.

–  S’allonger

La plupart des idées me viennent en rêvassant. Pour provoquer cet état, il m’arrive souvent de m’allonger en pleine journée. Il est plus généralement convenu qu’il faut s’agiter et transpirer pour travailler. Pourtant c’est souvent dans cette position que  mon activité est la plus intense et que l’idée germe. Et quitte à alimenter le mythe de l’artiste-fainéant-parasite, j’affirme que lorsque l’idée paraît ainsi, allongé, les yeux clos, je me sens vidé et vraiment épuisé, comme  un ouvrier à la fin de sa journée.

– Marcher ou courir

Autre truc, bien connu des parents excédés et des créateurs de tout poil, le coup du “va donc prendre l’air”. Quelques idées me sont venues en plein air, en pratiquant le footing. L’idée de départ me vient rarement ainsi ; cette astuce est plutôt utile quand j’ai déjà commencé quelque chose mais que mon imagination tourne en rond à la recherche d’une issue. Il ne suffit pas de sortir, et n’importe quel sport ne convient pas. Je préconise exclusivement une activité d’endurance (type marche ou course à pied), qui imposent aux gestes et à la respiration un rythme hypnotique, régulier et continu : cela offre un terreau favorable à la musique tout en laissant l’esprit suffisamment libre pour faire totalement abstraction de l’environnement.

– Écrire le matin

La gestion du temps joue un rôle important. Je ne crois pas être le seul musicien à avoir remarqué qu’on “entend” mieux le matin. J’ai du mal à concevoir la musique le soir.

– Extrapoler à partir de fragments d’idées

L’idée neuve et personnelle est souvent si ténue qu’elle est inaudible et lointaine. Pour l’entendre mieux, on aurait besoin d’un mur contre lequel projeter sa faible idée et la voir revenir, avec plus de force bien en face de soi. Comme un écho amplifié. Je connais deux astuces qui permettent de donner vie à cela.

a)  La première dépend d’une conjonction de circonstances favorables, tout à fait banales, mais indépendantes de la volonté du créateur. Quand l’occasion se présente, à vous de ne pas la laisser filer. Situation concrète : une musique vous parvient d’une autre pièce, elle attire votre oreille mais la distance et les murs qui vous séparent de la source sonore vous empêchent de l’entendre correctement. Vous n’en percevez clairement ni la mélodie, ni les accords. Un peu comme quand on observe une image abstraite, vous ne supportez pas de percevoir quelque chose qui s’impose à vous mais qui ne ressemble à rien de connu. Par conséquent, votre imagination ne peut pas s’empêcher de transformer cette chose indistincte et incomplète pour la faire entrer dans une forme plus familière. Vous vous éloignez  de la pièce d’où les sons vous parvenaient afin de ne plus rien entendre que votre musique intérieure. Maintenant  c’est à vous d’extrapoler : la musique se métamorphose et se solidifie dans votre esprit. Cela devient maintenant quelque chose qui vous est connu, clos comme un œuf. Intérieurement, vous entendez les instruments, la mélodie, les accords, tout. Ça y est… Cette idée est la vôtre.

b) Le temps et la rêverie agissent de la même manière. Quand une idée m’est venue et que, par le travail, je l’ai développée autant que je le pouvais sans pour autant être parvenu à un résultat satisfaisant, je l’examine à nouveau quelques temps plus tard et la fais rebondir contre les murs (et ici c’est une métaphore) de mon imagination. C’est souvent alors que des contours plus nets apparaissent et que certaines intuitions fragiles évoluent, se précisent et se transforment en certitudes. La rumination des vaches qui doivent digérer deux fois leur repas pour parfaire leur bouse est une autre image moins poétique mais tout aussi vraie pour parler du même phénomène.

Bon. Voilà ce qui se passe dans ma pauvre tête. Et vous, comment trouvez-vous vos idées ? Avec vos commentaires et ce que j’ai laissé de côté, il y aura peut-être un jour assez de matière pour donner une suite à cet article.